Discours de Claire Daudin

Le 08/09/2014

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Claire Daudin est la présidente de L’Amitié Charles Péguy. Elle s’est exprimée lors de la cérémonie d’hommage à la stèle érigée à la sortie de Villeroy en l’honneur de Charles Péguy. Voici le texte de son intervention.


 


 


Comme chaque année, L’Amitié Charles Péguy est présente à Villeroy, le dimanche qui suit la date anniversaire de la mort de Péguy, pour honorer sa mémoire. En cette année du centenaire, nous nous réjouissons de l’affluence suscitée par l’évènement, et de la présence de personnalités politiques, religieuses et militaires que je salue. Notre rassemblement n’en perd pas cependant son caractère d’hommage intime et fervent que des hommes et des femmes, marqués par l’œuvre de Charles Péguy, tiennent à lui rendre. Tous, nous nous associons à la famille Péguy, venue en nombre, ou plutôt nous sommes, ensemble, la famille Péguy. C’est grâce à l’hospitalité du village de Villeroy que ce rassemblement est possible, et nous en remercions chaleureusement M. le maire.


Ce que nous commémorons aujourd’hui, comment l’oublier, est une tragédie : la mort d’un homme, âgé d’à peine quarante et un ans, père de trois enfants de seize, treize et onze ans, époux d’une femme enceinte, qui mettra au monde leur dernier fils en février 1915. Péguy est aussi un fils, le fils unique d’une veuve, la rempailleuse de chaises d’Orléans, qui écrit dans une lettre du 28 octobre 1914 :


« moi cette guerre je la maudis autant qu’il est possible de mavoir tué mon pauvre charles qui était si heureux de vivre et demandait qu’à élever sa petite famille 
pour moi s’est une perte dont je me consollerai jamais car mon garçon etait toute ma vie 
aujourd’hui plus rien  » (Orthographe conforme à l’original).


Cet homme que la guerre a ravi aux siens était un écrivain, un auteur de génie. II prend place parmi tous les penseurs, les artistes fauchés comme lui, non pas à l’heure de la moisson, mais bien trop tôt.


Dans la mort, les frontières n’existent plus ; dans le domaine de l’art et de la pensée, elles se traversent aisément : l’exposition 1914, la mort des poètes organisée cet automne par la Bibliothèque Nationale Universitaire de Strasbourg mettra à l’honneur les figures de trois poètes tués au front : un Français (Charles Péguy), un Allemand (Ernst Stadler, traducteur de Péguy), et un Britannique (Wilfried Owen). Elle montrera les liens de civilisation qui s’établissaient à l’échelle de l’Europe, les parentés artistiques et spirituelles que la guerre brisa net. C’est un Péguy sorti des « passions françaises », qui sera dévoilé au public dans la ville où siège le Parlement européen. 


Ce Péguy a un visage, qui va nous devenir de plus en plus familier : le portrait que fit de lui l’artiste autrichien d’avant-garde Egon Schiele en 1914, juste à l’annonce de sa mort, et qui fut mis en couverture de la revue Die Aktion, où paraissaient les premières traductions allemandes des textes de Péguy, loin des clivages nationalistes. Ce portrait a été repris sur le timbre commémoratif qui vient d’être édité par La Poste et il orne depuis trois ans la couverture de notre revue, L’Amitié Charles Péguy.


Comme tout créateur, Péguy survit par ses œuvres. Honorer sa mémoire, c’est d’abord faire vivre ses écrits. Les lire, car la lecture est l’achèvement, le couronnement de l’œuvre, ainsi que Péguy le fait dire à Clio, la muse de l’histoire ; contribuer à leur étude, et à leur diffusion. Alors que l’Education nationale et l’Université se détournent des grands textes de Péguy, notre association, depuis sa création en 1942, travaille de toutes ses forces et de tous ses talents à les faire connaître.  


Notre hommage en ce jour, à côté de la gerbe traditionnelle – Péguy aimait les fleurs, il en cueillait dans son jardin et les offrait à ses amis parisiens -, notre hommage est  le bouquet des travaux que nous lui avons consacrés en cette année du centenaire. A l’initiative de l’Amitié Charles Péguy et en partenariat avec d’autres institutions, une exceptionnelle floraison d’évènements, de colloques et de publications a vu le jour. Les quelques objets que nous allons déposer au pied de la croix de Péguy n’en sont qu’un échantillon : 


Le dernier numéro de L’Amitié Charles Péguy, rééditant la correspondance de guerre de l’écrivain, que nous suivons pas à pas dans les dernières semaines de sa vie.


Le document de présentation de « l’édition du centenaire » : quinze Cahiers de la Quinzaine, la revue que Péguy créa et anima de 1900 à 1914, reflet de la vie culturelle, intellectuelle, et politique intense du tournant du siècle. Quinze cahiers, un par année de parution, sélectionnés par l’Amitié Charles Péguy et imprimés à l’identique par l’Atelier d’art de l’Imprimerie nationale. La souscription ouverte.


Une balise du "Chemin Charles Péguy", qui suit l’itinéraire de l’écrivain de son domicile d’Orsay jusqu’à la cathédrale de Chartres, lors des deux pèlerinages qu’il effectua en 1912 et 1913, désormais sentier de randonnée que chacun peut emprunter.


Une affiche de l’oratorio composé par M. Bernard Esposito à partir de la Présentation de la Beauce à Notre Dame de Chartres, œuvre musicale qui rassemble chœurs d’enfants, d’adultes et musiciens, et qui a déjà rencontré un vif succès.


Le tome des Œuvres poétiques et dramatiques de Charles Péguy dans la Pléiade, en librairie le 18 septembre, dont les auteurs sont tous membres de l’Amitié, et qui n’aurait pas vu le jour sans la volonté et la ténacité de Michel Péguy. Fruit d’un travail de quatre années, il offre au public contemporain, dans une présentation nouvelle, les vers et les drames de Péguy, ses mystères et ses tapisseries, où retentit une voix poétique fraternelle, qui dit l’espérance au milieu des tourments, et ne renonce jamais à nous faire avancer ensemble. 


Pour terminer, laissons donc la parole au poète : quatre strophes de La Tapisserie de sainte Geneviève et de Jeanne d’Arc nous disent l’ambivalence de la guerre et de la paix, loin des clichés et des simplifications abusives, loin des envolées bellicistes et des renoncements lâches :


"Les armes de Satan c’est la paix et la guerre,
Les peuples éventrés, les sacrements par terre,
La honte, la terreur, la rage militaire ;


Les armes de Jésus c’est la guerre et la paix,
Les peuples respectés et les derniers harnais
De guerre suspendus aux frontons des palais ;


Les armes de Satan c’est l’horreur de la guerre,
Les peuples affolés, Jésus sur le Calvaire,
Le sang, le cri de mort, le meurtre volontaire ;


Les armes de Jésus c’est l’honneur de la guerre,
Les peuples rétablis, Jésus sur le Calvaire,
Le sang, le sacrifice et la mort volontaire."






                                                                                                    Claire Daudin, Villeroy, le 7 septembre 2014 


 


(Photo par Véronique Péguy)  

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